«Mur» de Simone Bitton:
Un document béton
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Sélectionné par la Quinzaine des réalisateurs au dernier festival de Cannes, Grand Prix du Festival international du documentaire de Marseille et Grand Prix de la Mostra Del Nuovo Cinema di Pesaro, «Mur» est une méditation cinématographique sur le conflit israélo-palestinien, exécutée par une réalisatrice, Simone Bitton, qui brouille les pistes de la haine en affirmant sa double culture juive et arabe.
Comment est donc venue l’idée de ce film que la réalisatrice conçoit comme «un acte de résistance» ? Réponse de Simone Bitton: «En regardant la télévision un soir de l’été 2002, j’ai vu les premières images du mur au journal télévisé. Le ministre israélien de la Défense disait que la clôture de fer et de béton, dont il venait d’inaugurer le premier tronçon, serait la panacée aux problèmes de sécurité du pays. Cette parole et ces images étaient tellement étranges et inquiétantes que je me suis dit : ‘‘ça y est, ils sont devenus fous’’. Cette nuit-là, je n’ai pas réussi à dormir. L’idée-même de ce mur entre Israéliens et Palestiniens me déchirait physiquement. Au cours des semaines suivantes, une grande détresse s’est emparée de moi. J’ai eu le sentiment qu’on allait me couper en deux et nier tout ce que je suis : une Juive arabe dont la vie entière est un lieu de dialogue permanent. Ce mur, je sentais bien qu’il serait infranchissable pour les gens de bonne volonté de mon espèce, tout en faisant naître des centaines de nouvelles vocations kamikazes».
Dans une approche documentaire originale, le film longe le tracé du «Mur de séparation» qui éventre l’un des paysages les plus chargés d’histoire du monde, emprisonnant les uns et enfermant les autres. Sur le chantier aberrant du mur, les mots du quotidien et les chants du sacré, en hébreu et en arabe, résistent aux discours de la guerre et se frayent un chemin dans le fracas des foreuses et des bulldozers.
«Mur» est donc un documentaire, c’est-à-dire un film d’images crues, pas d’idées généreuses et séduisantes. Il participe d’une volonté à la fois humble et ambitieuse: montrer. Montrer la construction du mur israélien en Palestine dans ce qu’elle a de plus concret et de plus tangible. Exemple: sur les premières images, une ville s’étend en arrière-plan, présence urbaine magnifique. Mais peu à peu l’horizon se bouche. Comme des legos géants, les morceaux du mur sont imbriqués les uns aux autres, les uns après les autres. Le plan finit par être complètement muré. Le regard est empêché, prisonnier. Nous voilà d’emblée au cœur du film. Au cœur du drame palestinien.
«Mur» est un film sur le quotidien de ceux qu’il emprisonne et dont il ferme l’horizon. Ce sont des Palestiniens, mais aussi des Israéliens, qui viennent parler avec Simone Bitton non pas face caméra, mais en voix off, en regardant cette construction monstrueuse qui les afflige. Ils disent ce que cette séparation a changé dans leur vie. Pour les Palestiniens, c’est toujours plus de complications, de spoliations, de frustrations, d’humiliations.
En contrepoint, Simone Bitton interroge en face-à-face le responsable de la construction du mur au ministère israélien de la Défense. La langue de bois, la propagande fusent. Quand soudain à une question sur les dégâts environnementaux de la construction, il répond que tout est fait pour réparer des deux côtés, tout simplement parce que «des deux côtés, c’est chez nous».
Ce «Mur» n’est pas «un film en prose». Il n’a en effet ni narration, ni dramaturgie. La réalisatrice propose une balade le long d’une plaie ouverte par le gouvernement d’Ariel Sharon, le long d’un mur «qui ferme le monde devant nous», selon les mots douloureux d’un jeune Palestinien. Un «mur de la honte» qui rend de plus en plus improbable la réconciliation arabo-israélienne.


Yousra Z.

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